Parmi les peintres japonisants de la fin du XIXe siècle, Vincent VAN GOGH est l’une des personnalités les plus célèbres, aux côtés des impressionnistes qu’il fréquenta et avec lesquels il exposa. Sa démarche se distingue néanmoins de celle de ses contemporains par son caractère radical, la personnalité passionnée de VAN GOGH l’ayant conduit à une approche de l’estampe qui dépasse les simples considérations esthétiques pour tenter de toucher à « l’esprit » de l’art japonais.
 
Né dans le village de Groot-Zundert en 1853 et aîné de cinq enfants, Vincent VAN GOGH est élevé modestement dans une famille de la vieille bourgeoisie néerlandaise. Il décide de se consacrer à l’art assez tardivement, en août 1880, à la suite de plusieurs échecs professionnels. En novembre 1880, il entre à l’Académie royale des beaux-arts de Bruxelles et y étudie un an, puis poursuit sa formation de manière essentiellement autodidacte, en copiant des dessins de maîtres et scènes de la vie paysanne.
 
Si la première mention des estampes japonaises dans ses correspondances remonte à la fin de l’année 1885, il est très probable que VAN GOGH ait été familier de l’ukiyoe bien avant cette date. Rappelons que durant toute la période du sakoku (fermeture du pays) le Japon maintint ses échanges commerciaux avec les Pays-Bas, si bien que l’art et l’artisanat étaient tout à fait accessibles pour la plupart des Hollandais – qui pourtant en perçurent l’intérêt bien après la France.
 
C’est lorsqu’il quitta Nuenen pour Anvers en novembre 1885 que VAN GOGH s’écarta progressivement de l’influence du réalisme de MILLET, de l’école de Barbizon et de l’école de La Haye pour se tourner vers l’Extrême-Orient. Sur place, il fit l’acquisition d’une collection de gravures bon marché qu’il évoque dans une lettre à son frère Théo datée de 1885 : « Mon atelier est assez supportable, surtout depuis que j’ai épinglé aux murs toute une collection de gravures japonaises qui me plaisent fort. Tu connais ces petites figures de femmes dans des jardins ou sur une plage, des cavaliers, des fleurs, des branches noueuses d’aubépine ». Intrigué par leur aspect exotique et singulier, il ne songe cependant pas encore à utiliser ces images comme un support artistique pour ses propres œuvres.
 
Le tournant a lieu durant l’hiver 1886, lorsque Vincent rejoint Théo à Paris pour se confronter à l’avant-garde artistique. La capitale française baigne alors en plein japonisme, et la fréquentation des impressionnistes, de la galerie de Siegfried BING et de la boutique du Père Tanguy achèvent de le convaincre des qualités esthétiques et formelles de l’ukiyo-e.
Face à l’offre abondante et la chute des prix à partir de 1886-1887, VAN GOGH en profite pour enrichir encore sa collection. Ses moyens financiers étant limités, il achète par lots des estampes qui lui coûtent au plus « 3 sous pièce » (soit 15 centimes), essentiellement des œuvres de Hiroshige ou de son école. Utamaro et Hokusai, dont les exemplaires sont plus rares et donc plus coûteux, n’apparaissent pas dans sa collection.
Vincent VAN GOGH n’était vraisemblablement pas ce que l’on appelle un amateur « éclairé », comme pouvaient l’être Henri CERNUSCHI ou Philippe BURTY par exemple. Il concédait lui-même ses lacunes en la matière, déclarant qu’un collectionneur sérieux serait sans doute « un peu choqué et aurait pitié de mon ignorance et de mon mauvais goût ». Pour ses choix, il s’en remettait donc à son instinct ou aux conseils des marchands, au premier rang desquels Siegfried BING et son associé Nephtalie LEVY.
 
En mars-avril 1887, VAN GOGH organisa une exposition d’une partie de ses estampes japonaises au Tambourin, cabaret de Montmartre tenu par sa maîtresse Agostina SEGATORI (photo de droite). L’objectif de cet événement était en partie économique : il s’agissait de la part de Vincent d’une tentative de se lancer dans le commerce des ukiyo-e en attirant de potentiels clients, tentative qui se solda malheureusement par un échec : « J’y ai plutôt perdu que gagné, quant à l’argent », reconnut-il plus tard.
 
Progressivement, sa fascination pour l’art japonais prit un tour quasi religieux, à tel point que lorsqu’il quitta Paris pour la Provence, il le fit dans l’espoir d’y trouver un « deuxième Japon », conforme à l’image idéale et fantasmée qu’il se faisait de l’archipel. Installé dans sa maison jaune à Arles au début de l’année 1888, il fixa une série d’estampes sur le mur de l’escalier qui menait à sa chambre, tout en expliquant à son frère Théo qu’il aspirait à mener « une existence de peintre japonais vivant bien dans la nature en petit-bourgeois ». A l’automne 1888, il traduisit sur la toile cet idéal de vie retiré du monde, en se représentant sous les traits d’un bonze, le crâne rasé et les yeux légèrement bridés (photo de gauche).
 
Contrairement à la plupart des autres peintres – tels Claude MONET, Edgar DEGAS, Henri de TOULOUSE-LAUTREC, Paul GAUGUIN ou encore Emile BERNARD – qui puisèrent dans l’estampe japonaise un certain nombre d’éléments formels afin de renouveler leur propre pratique artistique, Vincent VAN GOGH commença par copier purement et simplement des ukiyoe de sa collection. Trois exemples de ce type sont connus, datés de 1887, sur le modèle de « Prunelaie à Kameido » (photos de droite) et « Averse soudaine sur le Grand pont près d’Atake » de Hiroshige (photos de gauche), ainsi que « La Courtisane Uchikake » de KEISAI Eisen (d’après une reproduction du Paris illustré, photos de droite), choix aux sujets archétypaux du Japon. Il procéda en décalquant puis en reportant les motifs sur la toile, agrandis grâce à la technique de la mise au carreau, et modifia les couleurs des originaux en se limitant strictement aux trois primaires (rouge, bleu et jaune) et trois secondaires (violet, orange et vert). Pour les deux premières œuvres, il encadra son motif de larges bandes colorées sur lesquelles il inscrit des caractères japonais stylisés. Pour la dernière, il prit le parti audacieux de réaliser un tableau autour du tableau, représentant un plan d’eau parsemé de bambous et de nénuphars, d’où surgissent quelques grenouilles et grues cendrées – motifs également tirés d’estampes.
 
Pour VAN GOGH, ces copies représentaient avant tout un exercice, dont le but était de s’entraîner à observer avec « un œil japonais ». Dans une lettre à Théo en septembre 1888, il confie : « J’envie aux Japonais l’extrême netteté qu’ont toutes choses chez eux, leur travail est aussi simple que de respirer et ils font une figure en quelques traits sûrs ».
 
Lors de son déménagement à Arles, il laissa d’ailleurs une grosse partie de sa collection à Paris, considérant qu’il en était suffisamment imprégné pour s’en remettre à son propre regard. De fait, à partir de cette période, l’empreinte de l’ukiyoe sur sa sensibilité artistique est palpable. Par le choix des sujets tout d’abord, parfois directement tirés d’estampes, comme pour « Martin-pêcheur » (1887), qui reprend le motif d’une estampe de fleurs et oiseaux de UTAGAWA Hiroshige II à pliage en accordéon, ou encore « Crabes » (1888), probablement