Siegfried BING (1838-1905), à la fois marchand, collectionneur, mécène et pédagogue, est l’une des figures capitales du japonisme.
 
Né à Hambourg dans une famille de juifs commerçants spécialisés dans l’import-export, il rejoint son père en France en 1854, qui y gère une fabrique de porcelaine. Il obtient la naturalisation française en 1876, après 22 années passées dans le pays (c’est à partir de ce moment qu’on lui attribue parfois le prénom de Samuel, de consonance plus française).
 
Siegfried BING, qui déborde d’idées nouvelles, réalise vite le potentiel commercial de l’importation en Europe d’objets asiatiques, et en particulier japonais. Il se lance ainsi dans le commerce d’objets d’art extrême-oriental au milieu des années 1870, grâce à son beau-frère établi à Tōkyō comme agent consulaire du gouvernement allemand. Ce dernier le fait entrer en contact avec des sociétés occidentales déjà établies à Yokohama, et des sociétés japonaises susceptibles de produire des marchandises pour ses boutiques parisiennes. Siegfried BING se met ainsi à vendre des objets d’art japonais et chinois dans son magasin du 19 rue Chauchat à Paris, qui devient un lieu très couru par les amateurs (photo de gauche, publicité pour sa boutique par Henry Somm).
 
Le premier voyage attesté de BING (photo de droite, par Hugues KRAFFT) au Japon date de 1880-1881. Sur place, il noue des contacts avec des commerçants et des artistes japonais, et fait l’acquisition de plusieurs œuvres pour sa boutique et pour sa propre collection. A son retour à la fin de l’année 1881, il réorganise son entreprise et ouvre trois nouveaux points de vente à Paris : un au 23 rue de Provence (photo de gauche), un autre au 19 rue de la Paix, et le dernier au 13 rue Bleue. Il s’impose dès lors comme le marchand parisien expert en objets d’art japonais anciens et contemporains. Raymond KOECHLIN, journaliste et grand collectionneur, aurait dit de BING qu’il fut, avec HAYASHI Tadamasa, « le plus intelligent intermédiaire entre le Japon et Paris. Ce sont eux qui nous révélèrent l’art véritable du Japon. Ils formèrent notre goût, et on les retrouve à l’origine de toutes nos belles collections ».
 
Mais l’ambition de Siegfried BING ne s’arrête pas là : il a également dans l’idée de s’implanter au Japon pour y promouvoir les produits français, et ainsi entrer en concurrence avec l’Angleterre et l’Allemagne. Dans cette optique, il sollicite au début de l’année 1887 une entrevue avec le ministre du Commerce et de l’Industrie pour lui exposer ses plans. Cette présence se traduit par l’ouverture de bureaux à Yokohama et à Kōbe par la société S. Bing et Cie.
 
En mai 1888, BING lance la revue mensuelle « Le Japon artistique. Documents d’art et d’industrie », publiée simultanément en français, anglais et allemand jusqu’en 1891 (photo de droite). Mêlant des contributions de spécialistes venus des quatre coins du monde occidental à une abondante illustration, la revue se veut « une sorte d’encyclopédie graphique pour l’édification de tous les adeptes fervents de l’art japonais » (Le Japon artistique. Documents d’art et d’industrie, préface du 1er numéro, mai 1888, Paris). Traitant à la fois d’architecture, de mobilier, d’estampes, de joaillerie ou encore de céramiques, les articles proposaient aux artistes occidentaux de nouveaux modèles inspirés de l’artisanat japonais.
 
Outre ses galeries-boutiques ouvertes toute l’année, BING prêtait fréquemment une partie de sa collection à l’occasion de manifestations spéciales – Expositions universelles comprises – qui servaient en quelque sorte de seconde vitrine à son commerce. C’est ainsi qu’en 1890, il présenta 725 estampes et 428 livres illustrés au cours d’une exposition intitulée « Les Maîtres japonais » qui se tint à l’Ecole des Beaux-Arts. Il est décoré à cette occasion de la Légion d’Honneur, distinction qui vient couronner ses efforts et consolider sa réputation. Plus tard en 1909, il participa à la grande exposition d’estampes organisée par le Musée des Arts décoratifs, parmi d’autres collectionneurs tels que les CAMONDO, Jacques DOUCET, Charles HAVILAND, Raymond KOECHLIN ou encore Henri VEVER.
 
« Une exposition nouvelle s’est ouverte aujourd’hui, au pavillon de Marsan, dans les salles du musée des Arts décoratifs. Elle comprend un admirable choix d’estampes japonaises, prêtées par les principaux collectionneurs de Paris ; elle sera sans doute une révélation pour beaucoup de visiteurs, qui, n’ayant guère vu que des enluminures de pacotille, ne soupçonnent point que cet art soit capable de grâce et de grandeur. Il y a une trentaine d’années que se formèrent en Europe les premières collections d’estampes. L’engouement de nos amateurs étonna d’abord les Japonais. Restés admirateurs fervents de leurs peintures, de leurs bronzes, de leurs poternes et de leurs laques, ils attachaient moins de prix à ces images populaires ; c’est un peu nous qui leur avons appris à les considérer comme des œuvres d’art ». (« L’exposition d’estampes japonaises », Journal des débats politiques et littéraires, 121e année, n°23, 24 janvier 1909, p. 1.)
 
Dans l’espoir d’ouvrir de nouveaux marchés aux œuvres d’art japonaises, BING organise également des expositions itinérantes dans toute l’Europe et même aux États-Unis. Il s’arrange aussi pour que les écoles techniques aient accès aux œuvres japonaises par le biais de dons de pièces de sa collection, notamment au Conservatoire national des Arts et Métiers à Paris.
 
BING était lui-même un grand amateur (photo de droite, assis à son bureau parisien), et s’était constitué une collection privée de premier ordre, comme en témoigne Raymond KOECHLIN dans ses « Souvenirs d’un vieil amateur d’art de l’Extrême-Orient » : « Sur les arrivages, il n’avait jamais manqué de prélever quelques pièces particulièrement belles et s’était constitué une collection privée tout à fait remarquable ; elle était réunie dans un appartement de la rue Vézelay, installé avec des raffinements qui en faisaient une manière de sanctuaire, et de ce sanctuaire il faisait les honneurs avec la bonne grâce la plus amicale. » ( « Souvenirs d’un vieil amateur d’art de l’Extrême-Orient », Châlon-sur-Saône, Imprimerie française et orientale E. Bertrand, 1930, p. 21-22)
 
A partir de l’Exposition universelle de 1889 à Paris, l’action de BING pour l’importation d’objets asiatiques faiblit au profit de la promotion de l’Art nouveau. Son intérêt pour le Japon ne s’est pas tari, mais il fait face à la difficulté d’y maintenir son activité commerciale, tandis que le marché est devenu très compétitif depuis l’apparition de nouveaux marchands. Lors de son séjour de trois mois aux Etats-Unis en 1894, BING rencontre de nombreux artistes proposant une nouvelle approche des arts décoratifs, dont Louis COMFORT TIFFANY avec lequel il noue partenariat commercial. En 1895, il transforme son magasin du 22 de la rue de Provence en galerie dédiée à l’Art nouveau – elle fermera en 1904 (photo de gauche, entrée). C’est lors de l’Exposition universelle de 1900 à Paris qu’il connaît son plus grand succès. Son pavillon (photo de droite) expose une série d’ensembles décoratifs conçus par Edouard COLONNA, Georges DE FEURE et Eugène GAILLARD. En 1903, il rencontre des difficultés financières et doit fermer son commerce. Il se retire à Vaucresson o